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7 août 2015


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Billet

Podemos: de l’action à la théorie

La résurgence des gauches européennes suscite l’intérêt et l’enthousiasme des progressistes à travers le monde. Québec solidaire ne résiste pas à ce magnétisme. Bien que le contexte politique européen, sur fond de sévère crise économique et financière, se distingue passablement de la réalité québécoise, il est légitime de se demander s’il n’y a pas quelques leçons à tirer de ce phénomène.

Après l’expérience mi-amère de Syriza en Grèce, les yeux sont maintenant tournés vers Podemos en Espagne. Cette formation politique intrigante sera le prochain de ces partis de la gauche « radicale » à passer le test des urnes sur le plan national. Contrairement à Syriza qui est le produit d’une coalition de petits partis et qui existe depuis déjà une dizaine d’années, Podemos vient à peine d’éclore et s’est refusé pour le moment à s’unir sur le plan national aux partis de gauche existants, en particulier Izquierda Unida.

La formation politique, qui aura de deux ans d’existence lors de l’élection espagnole en décembre, a connu une progression fulgurante et suscitée d’immenses espoirs non seulement chez une frange importante de la population espagnole désabusée par les partis traditionnels qui ont mené au chômage et à la misère plus du quart de la population, mais aussi chez les activistes politiques étrangers qui se demandent s’il n’y a pas là une recette qui pourrait être reprise ailleurs.

C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai assisté à la première université d’été organisée par Podemos. Si Podemos se revendique du mouvement des « indignados » et se réjouit de pouvoir s’appuyer sur un mouvement de masse, les dirigeants du parti ne cachent pas pour autant qu’ils souhaitent appuyer leur action politique sur une solide base théorique. Selon les théoriciens de Podemos, cette force vive qui s’est manifestée depuis 2011 par une mobilisation citoyenne monstre et un rejet massif de la classe politique traditionnelle ne peut d’elle-même forcer le changement. Il faut au contraire articuler et structurer ce mouvement social spontané en acteur politique institutionnel pour qu’il ait des chances d’influencer le cours des choses et obtenir les transformations sociales souhaitées. Podemos fait le pari qu’il est impossible de changer les règles du jeu sans gagner au moins une fois la partie selon les règles du jeu actuel.

L’université d’été se voulait donc un moment de réflexion pour partager avec la base le cadre intellectuel à partir duquel Podemos souhaite mener bataille. Quatre journées intenses de réflexion au cours desquelles quelques milliers de militants, parmi les plus mobilisés du parti, ont participé à une soixantaine de conférences, séminaires et ateliers, dirigés par de brillants intellectuels d’Espagne et de l’étranger.

Parmi les principaux concepts qui forment le schéma intellectuel et théorique de Podemos, il y a le concept d’hégémonie inspiré des travaux d’Antonio Gramsci et celui d’un populisme émancipateur tel qu’imaginé pas Ernesto Laclau. Il était d’ailleurs difficile d’assister à l’un ou l’autre des séminaires sans que ces concepts ne soient abordés.

Résumé grossièrement, on peut définir le concept d’hégémonie culturelle gramscienne comme cette adhésion, consciente ou inconsciente, et parfois volontaire, des majorités dominées aux valeurs des minorités dominantes. Ces dernières imposent aux masses leur idéologie par les différentes institutions libérales comme les médias, les écoles, la culture populaire ou la politique parlementaire. Il faut dès lors compétitionner sur ce terrain pour modifier la superstructure, renverser l’idéologie dominante et obtenir l’appui populaire à une nouvelle hégémonie culturelle qui correspond à l’intérêt des masses opprimées.

Le populisme de Laclau s’entend quant à lui comme une logique politique de construction des identités sociales par le discours. C’est la capacité de rassembler des individus pluriels autour d’éléments communs qui leur donnent une identité collective. Et de là, il est ensuite possible de mobiliser cette masse d’individus pour qu’ils puissent, dans une dynamique antagoniste, créer un rapport de force à l’égard d’un autre collectif d’individus, minoritaire quant à lui, mais qui s’est attribué un quasi-monopole sur les prises de décisions politiques.

Nonobstant la justesse ou non de l’analyse de Podemos ou le danger d’un cadre théorique trop restrictif, il n’en reste pas moins que cette volonté affichée de comprendre la société avant d’agir sur elle ne peut être que saluée. Cette expérience à l’université d’été de Podemos m’amène irrémédiablement à me demander ce que répondraient des militants solidaires à la question: « Sur quelle base théorique l’action politique de Québec solidaire s’appuie-t-elle? » Aurions-nous autant de réponses que de militants? Ou au contraire, nous enfermerions-nous dans une analyse marxiste traditionnelle possiblement insuffisante pour rendre compte de notre réalité complexe? Ou pire, serions-nous sans réponse?

Prêter attention aux expériences de Podemos en Espagne, de Syriza en Grèce, de Die Linke en Allemagne, ou de la gauche radicale en Écosse ne signifie pas qu’il faille y rechercher une recette à reproduire au Québec. Cela nous donne simplement l’occasion de réfléchir sur nous-mêmes avec une nouvelle grille d’analyse en nous offrant de nouvelles perspectives. Il devient ainsi possible d’imaginer de nouvelles solutions aux problèmes auxquels nous faisons face.

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